Expression

Expression picturale

Chris PoidevinVerbatim 

Ma peinture s’est progressivement détachée de la description des choses pour devenir plus conceptuelle, abstraite. Cette évolution est très visible dans mon œuvre, notamment dans ma dernière série « Fil du temps ». Je définis ma peinture comme un automatisme guidé par l’émotion, le sentiment. L’automatisme, c’est l’inconscient qui se manifeste et il occupe une place très importante dans ma démarche artistique.

Pour moi, la valeur réaliste d’une toile est indépendante de toute qualité imitative, elle est liée aux sensations qu’elle suscitera chez les autres. Est-ce qu’un tableau qui reproduit la réalité a plus de valeur ? C’est un des grands débats du monde artistique…Le mot-clef à mon avis est l’imagination. C’est elle qui donne tout son sens à la définition d’un artiste.

En cela, je pourrais me sentir proche du courant expressionniste, mais l’impressionnisme m’a aussi influencé, en particulier Cezanne, Turner pour le travail de la lumière. Cela dit, il est important de se détacher des influences. Cezanne disait d’ailleurs qu’après avoir vu les grands maîtres, il fallait se hâter d’en sortir et de vérifier en soi les instincts, les sensations qui résident en nous.

Créer est un processus intime et solitaire au cours duquel on jette sur la toile un ressenti, son état d’âme et auquel on ajoute des éléments de son époque. Dans ma série Ciel et terre, cela est très visible dans le choix des couleurs qui me permettent de jouer sur les effets de lumière tout comme le travail sur la matière impulse du mouvement à la toile pour l’imprimer de force et de vie. Fernand Léger disait que le réalisme pictural est l’ordonnance simultanée des Lignes, des Formes et des Couleurs. Cette ordonnance simultanée doit créer l’harmonie.

Cela ne veut pas dire, cependant, que le thème soit secondaire. Il est aussi un mode d’expression. L’anonymat de la ville, le Temps qui passe sont des thèmes récurrents dans mon œuvre. Un artiste tend à travailler sur les mêmes obsessions tout au long de sa vie. C’est leur interprétation qui évolue. Je reprendrai les mots de Léger : le sujet ou l’objet n’est rien : c’est l’effet qui compte. L’art doit inviter à réfléchir. J’aime que chacun, en contemplant les toiles, y cherche ses propres réponses.

En cette matinée automnale,
le ciel des Flandres est au plus bas. La lumière que Chris Poidevin aime tant a du mal à percer des nuages. Tant pis, la Bourbourgeoise n’a pas le temps de peindre cette semaine. Elle enchaîne trois expositions en Belgique,
à Paris et à Saint-Tropez Depuis jeudi dernier, Chris Poidevin a pris ses quartiers dans une ancienne chapelle belge, à une heure de route de Calais. Elle y expose une trentaine de toiles. « C’est un endroit magnifique, très grand, tout blanc. » Elle aura à peine le temps de remballer son travail pour prendre la route de Paris. Du 4 décembre au 4 février, c’est à la galerie de la rue d’Antin que les Parisiens et les amateurs d’art pourront découvrir son travail, après le Carrousel du Louvres en juillet dernier. « Exposer à Paris permet de rencontrer un autre public, c’est important d’y être », estime cette artiste qui expose depuis plus de trente ans en France et à l’étranger. Dans le même temps, une galerie de Saint-Tropez présentera aussi ses oeuvres pendant quinze jours à partir du 15 décembre.

La mer et les Flandres comme source d’inspiration
« La platitude de la plaine des Flandres et du littoral est l’un de mes thèmes de prédilection », explique Chris Poidevin. La mer, son ressac, ses couleurs mouvantes font aussi partie intégrante de ses oeuvres. Sur ses toiles, des petites maisons courent dans la campagne, la mer du Nord se confond à l’horizon avec le ciel, dans des tons rosés, rouges, orangés.
Pour rien au monde elle ne quitterait la région qui l’inspire tant. Des fenêtres de son atelier, dans la campagne de Bourbourg, elle embrasse d’un coup d’oeil l’horizon, où le ciel et la terre se fondent à l’infini. « C’est vraiment une sensation que l’on n’a que sur la plaine littorale, entre Calais et la Belgique. Ça ne ressemble à nul autre endroit en France », confie cette Marckoise d’origine, hypnotisée par la lumière si particulière que l’on trouve sur la côte : « La Côte d’Opale mérite bien son nom, la lumière y est vraiment magnifique. » Elle continue de venir régulièrement à Calais pour voir ses proches et a aussi pris le large, sur le tard, avec des voyages en Afrique, en Asie ou dernièrement en Arménie. Des périples qui nourrissent ses toiles de couleurs, de douceur, ou d’âpreté et de dureté pour l’Arménie.
Ces dernières années, son travail s’intéresse aussi au cycle de la vie et au mouvement perpétuel. « C’est une vaste réflexion », détaille-t-elle en montrant les courbes de vie, « avec leurs pleins, leurs creux ». Mais pas d’angoisse dans ces toiles lumineuses : des couleurs d’espoir et d’optimisme. « Tout est leçon dans la vie », confie-t-elle simplement.

« La peinture m’habite »
La peinture a toujours été une évidence pour Chris Poidevin. Dès son plus jeune âge, elle a fréquenté les Beaux-Arts de Calais, le jeudi, avant d’y faire une formation à plein temps. La peinture l’accompagne au quotidien. Elle prend ses pinceaux aux premières heures du jour, et la toile la suit dans sa journée, sauf quand elle expose. « La peinture m’habite, c’est vraiment quelque chose que j’ai en moi et que j’ai développé à force de travail au fil des années. » Elle ne travaille qu’une seule toile à la fois : « Si elle me plaît, je la poursuis. Si elle ne me plaît pas, je la détruis, tout simpleme nt ». Une solution radicale pour ne pas laisser de place à l’imperfection. « Si on s’écoutait, une huile ne serait jamais finie. Lorsque je travaille une toile, il faut que je descende au fond de moi-même, il faut être en quelque sorte dans un état second. A un moment, il faut savoir s’arrêter pour laisser le spectateur s’approprier la toile et laisser aller son imagination . » Au fil des années, sa peinture a pris de l’épaisseur avec des ajouts de matière, de la dentelle notamment. Le jaune et le bleu, si présents sur sa palette il y a quelques années, ont laissé place à des couleurs plus chatoyantes. « Toute ma vie tourne autour des couleurs de terre, des ocres jaunes, rouges, marron et du bleu, couleur de l’infini, de la sérénité. » Chris Poidevin a une véritable passion pour l’image et, quand elle se balade, ne quitte pas son appareil photo, « pour saisir un instant fugace où la lumière perce la brume et laisse entrevoir des couleurs dorées, bleues, jaunes ».
Mais pour peindre, c’est à sa mémoire qu’elle fait confiance : « Aux Beaux-Arts, les professeurs disaient toujours qu’il ne fallait pas partir d’une photo, car sans photo, on va plus loin, mais ça demande aussi plus de travail. » Pas de photo, mais pas d’esquisse préparatoire non plus. « Je suis un peu comme un chef d’orchestre devant la toile. Je fais avec les bras et les mains pour appréhender l’espace de la toile. Je ne mets aucun repère pour retranscrire le mouvement. C’est ce qu’il y a de plus difficile à rendre dans une peinture.
Le mouvement est fugitif, fugace.
» Un peu comme peut l’être les instants de la vie que cette Marckoise entend bien saisir sur le vif avec ses pinceaux le plus longtemps possible.
Claire DUHAR